Vincent Cespedes : "l'Europe doit se faire dans les corps, dans les chairs, dans les familles et dans les désirs"

Le jour du bac philo, Les Euronautes a rencontré le philosophe Vincent Cespedes. Auteur du livre "j'aime, donc je suis", il nous parle cette fois d'une Europe faite de voyages, de langues, de culture et d'amour.

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Vincent Cespedes, depuis combien de temps l'Europe vous préoccupe-t-elle ?

 

Depuis le premier ouvrage sur la téléréalité, un phénomène européen qui a commencé dans les Pays-Bas en 1999, qui est arrivé en France en 2001 et a inondé l'Europe. Je dénonçais déjà dans mon premier livre les valeurs cannibales, les valeurs de l'insolidarité, de la défiance, finalement les valeurs de l'entreprise dans ce qu'elle a de management par le stress et la violence, une sorte d'école pour les jeunes.

 

Ensuite dans mon deuxième livre je parle beaucoup d'Europe, dans La cerise sur le béton, où je montre qu'il faut créer autre chose que la monnaie unique, autre chose que simplement des instances administratives, mais véritablement un sentiment européen. Et ça ne peut se faire que par le biais de la langue. Et il va falloir qu'on ait une politique de la langue et de la culture qui est reliée à la langue, beaucoup plus audacieuse que le tout anglais actuel.

 

Voir la vidéo (04'15)
 

 

 

 

A l'heure de la crise, l'Europe doit-elle se concentrer sur l'économie ?

 

Oui, c'est le moment, d'un point de vue bureaucratique, d'un point de vue administratif, d'un point de vue je dirais technocratique… bien sûr en cas de crise. D'ailleurs on trouvera toujours des solutions : les pays européens n'ont jamais autant été les uns avec les autres qu'au moment de détresse, avec la pression internationale.

 

Mais c'est pas ça qui fait l'Europe ! Ce qui fait l'Europe c'est l'amitié entre Européens. En grec on appelait ça la "philia". La philia c'est le sentiment à la fois d'amour, ça donne le mot amour, et ça donne le mot amitié, le mot fraternité. La philia c'est ce qui unit les citoyens athéniens à l'époque d'Athènes. Et il faut créer une philia européenne, il faut qu'on puisse dire "j'appartiens à l'Europe".

 

Non pas une sorte de sentiment nationaliste (on aurait du mal !), mais au contraire quelque chose qui permettrait d'accueillir. C'est-à-dire qu'on pourrait accueillir l'étranger dans sa ville, on pourrait accueillir l'étranger dans son pays, mais on peut aussi accueillir l'étranger dans l'Europe. Il faut que ça donne un sens.

 

Donc il faut un sentiment européen qui serait un sentiment d'accueil, avec certainement une mise en perspective de cultures communes, qui seraient des sortes de ponts allant d'un pays à l'autre, d'un pays européen à l'autre. On a effectivement un certain passé.

 

Mais surtout moi ce qui m'intéresse c'est un avenir. Vous savez, ce qui crée un sentiment politique, un sentiment d'appartenance politique, c'est quand on a le sentiment de partager un destin commun. Et il faut qu'on créer un destin européen commun.

 

Et j'insiste bien : ça passe par la culture, par le développement (puisqu'on parle d'avenir), par le développement de la culture, par le développement d'une éducation commune européenne, pourquoi pas ? Avec des particularismes qui seraient gardés. Et puis un développement de l'art, du voyage, de la possibilité offerte aux jeunes de voyager, de connaître le pays et de connaître les Européens.

 

 

Comment développer ce sentiment européen ?

 

Il suffirait que dans deux ou trois pays européens par exemple, on cesse avec ces cours de langue complètement idiots, qui font que l'on apprend l'Anglais sans être bilingue et sans pouvoir lire de livre en Anglais, c'est quand même hallucinant ! Alors que vous faites dans une boite privée un an de cours d'Anglais et vous sortez de là quasi bilingue. Donc il y a quand même un échec profond de l'éducation de la langue.

 

Il faut comprendre qu'apprendre une langue c'est sur une période réduite, très courte. C'est l'immersion, c'est ça qui compte pour apprendre une langue. Donc c'est quatre mois d'Anglais, tout Anglais, on met les mathématiques de côté, on met le Français de côté, et puis après on ne fait que réviser avec deux ou trois heures de cours par semaine.

 

Et puis, créer l'Europe c'est créer des ponts et des passerelles. Mais je parle vraiment de choses humaines, je ne parle pas simplement de ponts financiers et de frontières douanières qui se lèvent. Apprendre aussi l'histoire de l'Europe, c'est apprendre pendant quatre mois la Suède et un peu de Suédois, la Norvège et un peu de norvégien, apprendre l'histoire des pays européens et favoriser l'échange.

 

Avec Internet c'est possible, avec la réflexion d'une langue commune européenne, qui serait autre que l'Anglais, qui serait une langue inventée, créée, ou l'Esperanto, qui fonctionne très bien. Il faut des politiques audacieuses, il faut des propositions, et il faut surtout du voyage. C'est en voyageant et en rencontrant physiquement l'autre, que l'on peut créer l'autre européen, que l'on peut créer un sentiment de filiation.

 

Il suffit que dans une famille, un garçon soit amoureux d'une fille et que le garçon soit italien et que la fille soit suédoise pour que tout d'un coup l'Europe se fasse, non plus seulement sur des traités, des planifications et de l'administratif, mais dans les corps, dans les chairs, dans les familles et dans les désirs.

 

 

Vincent Cespedes est philosophe. Son dernier livre, J'aime donc je suis, propose une découverte de sa philosophie amoureuse.


 

 

En savoir plus :

 

Merci pour cette article, je suis toute a fait d'accord avec vous!

unibet

Je partage carrément ton avis Alonso , a quoi bon enseigner le Suedois ou d'autres langues du même genre à des français qui bien souvent ne maitrise même pas l'anglais?

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Bonnes idées, bonnes idées...
Ce n'est pas vraiment des idées nouvelles, et c'est beaucoup de beaux discours, un peu un conte de fées. Oui, il ne faut pas toujours vouloir tout, tout de suite, et il est bon de réfléchir et faire murir les idées, néanmoins, il faudra bien passer au concret, ou plus juste, passer à la réalisation de ces idées un moment.
Et franchement, ça a beau être des idées pas trop mauvaises (qui d'ailleurs ne sont pas de lui pour la plupart), il brasse beaucoup de vent.

Peut-être que ce qu'il dit est plus beau que concret, mais il faut parfois partir de quelque chose de beau justement, avant de passer au concret.
On veut toujours du résultat tout de suite, mais il faudrait commencer par avoir des idées, et à les rendre attractives, qu'on ai envie de s'y rallier et ainsi de les réaliser. Il y a de bonnes idées chez ce philosophe, qui méritent qu'on s'y attarde, et après tout il s'agit bien d'un philosophe et non d'un politique, la mise en oeuvre ne viendra probablement pas de lui, ni le concret, mais au moins, il nous montre la voie.

Il y a des points intéressants mais je vois difficilement comment on pourrait faire apprendre aux jeunes du suédois pendant 4 mois, puis du norvégien pendant 4 mois (pour reprendre les exemples). Ça fait déjà presque une année scolaire complète, c'est on ne peut plus irréaliste comme idée.

Haaaa, l'Europe de l'amour contre l'Europe technocratique... c'est tellement beau ! Et peut-être un tout petit peu cliché, non ?

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