Hélène : "la chute du mur, on n'en peut plus !"
Jeune expatriée à Berlin depuis février 2008, Hélène voit la ville se transformer pour le 20e anniversaire de la chute du Mur, le 9 novembre... mais du concert de U2 à l'effondrement des dominos devant la porte de Brandebourg, en passant le battage médiatique dans toute l'Europe, ces célébrations "en grande pompe" ont plutôt pour effet de l'écoeurer, elle qui faisait de ce mur une recherche personnelle. Retour critique sur le 9 novembre 2009.

Les Euronautes : Comment avez-vous décidé d'aller à Berlin ?
Hélène : Ca fait très longtemps que je m'intéresse à l'Allemagne et que je me définis comme germanophone, alors que rien ne me prédestinait à ça. C'est une envie que j'avais depuis longtemps. J'ai eu la possibilité de faire un Master international d'art contemporain, donc de choisir un sujet étranger à traiter dans une université française. J'ai trouvé un sujet qui me plaisait, et ça m'a permis d'obtenir une bourse de recherche pour étudier 6 mois à Münich et vraiment vivre dans le pays une première fois. J'ai ainsi pu écrire, me documenter, apprendre la langue allemande alors que je vivais encore à Paris… donc déjà à Paris je vivais à l'heure allemande depuis 2 ans. Donc quand j'ai fini mon master ça m'a paru tout naturel de partir vivre à Berlin, c'était dans la suite logique de ce que j'avais déjà commencé à construire.
Ce parcours n'est pas très habituel : il y a beaucoup de gens qui viennent à Berlin sans savoir parler allemand, qui viennent vraiment sur un coup de tête parce que c'est une ville branchée dont tout le monde parle. Donc c'est un "plus" d'arriver ici en ayant une forte connaissance du pays. Parce qu'il y a tellement de jeunes de toute l'Europe qui viennent à Berlin, c'est une ville très attirante, un peu glamour, qui brille. Les gens viennent sans idées, sans plan, et ils sont un peu perdus. Ce n'est pas mon cas : mon projet était conçu en aval, depuis longtemps.
Vous sentez-vous perdue à Berlin ?
Pas du tout ! Je suis très heureuse : depuis que je suis à Berlin, je revis. Je ne retournerai plus jamais en France !
Quand vous avez vécu à Paris (je ne suis pas parisienne mais j'y ai vécu 7 ans pour mes études), Berlin c'est une bouffée d'oxygène ! Et tous les Français vous le disent ! Ici les gens sont plus ouverts, la qualité de vie est vraiment meilleure, les rues sont plus grandes, il y a moins de bruit, c'est plus facile de parler avec les gens, ils sont moins agressifs, moins frustrés…
On gagne beaucoup moins d'argent à Berlin qu'à Paris, mais en même temps Berlin est beaucoup moins chère que Paris. C'est vrai qu'on est pauvre mais on le vit bien. Tout le monde vous le dit tout le temps : Berlin est une ville pauvre mais qui le vit plutôt bien. Il y a aussi beaucoup de chômage, c'est très dur. Mais vu que votre loyer n'est pas très élevé, vous prenez un boulot de serveuse à mi-temps et vous vous en sortez ! Et vous avez toujours l'autre mi-temps pour faire des choses plus intéressantes. Je ne sais pas si ça va durer, mais c'est encore un peu comme ça.
Il y a beaucoup d'intellectuels qui viennent à Berlin (des journalistes, des artistes, des poètes, écrivains…), beaucoup de gens qui essaient d'exister par leurs textes, par leurs œuvres, par leurs créations, et c'est vraiment très dur de vivre de ça. Mais en même temps c'est ouvert et vous rencontrez toujours des gens qui ont envie de vous lire, qui ont envie de créer avec vous, qui vous donnent la possibilité d'écrire dans un magazine, qui vous disent : "on n'a pas d'argent mais on va trouver une solution". Les artistes sont tous pauvres, ils n'ont pas de relations mais ils arrivent quand même à faire des expos, à exposer dans des brasseries... c'est hyper dynamique !
Les gens qui habitent à Berlin depuis plus longtemps, depuis dix ans, disent "c'était mieux avant". Je le crois, mais ça existe toujours, ça n'a pas encore complètement disparu.
Quel intérêt avez-vous porté à l'histoire de la chute du Mur ?
A la base, quand vous arrivez à Berlin c'est quelque chose de fascinant ! Vous avez ce tracé du mur qui n'est pas continu dans la ville, il apparaît seulement à certains endroits. En 1989, le mur s'est ouvert, les gens ont commencé à le casser avec des pics à glace ou des marteaux (on appelle ça des "piqueurs" en allemand) pour retirer des petits bouts du mur, vous connaissez les photos… Et puis on l'a détruit parce que c'était une cicatrice dans un visage, il fallait le détruire.
Et en même temps, à cause de son passé historique (le IIIè Reich, le communisme...), l'Allemagne est un pays extrêmement réflexif sur son passé, c'est vraiment incroyable ! La France devrait vraiment prendre des leçons avec la Guerre d'Algérie… Partout dans la ville vous avez des stèles, des musées, des pancartes explicatives, on vous raconte, on vous explique, il n'y a pas de tabous : on vous parle du nazisme, de la déportation des juifs, de la Stasi. Parcequ'ils ont besoin d'en parler, de faire sortir. Ca ne peut pas rester enfoui, ce n'est pas possible.
Donc on s'est dit : ce mur on ne peut pas le détruire et le faire disparaître, ce n'est pas possible, on a vécu avec ça pendant 28 ans il faut qu'il soit marqué. Le problème est que les gens qui ont vécu à côté du mur pendant 28 ans n'en voulaient plus. Donc un dilemme s'est posé : est-ce qu'on laisse au sol la ligne marquée du mur ou est-ce qu'on la fait disparaître ? En fait ils l'ont laissé à certains endroits stratégiques : devant la porte de Brandebourg et derrière le Reichstag, le mur est marqué au sol avec des pavés, une ligne de deux pavés… à la Potsdamer Platz, à Checkpoint Charlie, sur le pont de la Bornholmer Strasse qui était le premier point de passage ouvert en 1989. Sur tous les points stratégiques vous avez cette ligne qui est marquée dans le sol par ces pavés, donc on ne peut pas l'enlever, c'est dans le pavement, ça ne s'efface pas !
Et à d'autres endroits, dans les quartiers d'habitations classiques, on ne l'a pas marqué. Les gens ne peuvent pas vivre avec ça tous les jours, ça serait insupportable. Donc on a trouvé un compromis. Et enfin, il y a des endroits où le mur est resté debout : l'East side Gallery, la Fondation du mur à Bernauer Strasse, où là vous avez vraiment le mur debout, les touristes peuvent venir se photographier devant.
Et quand vous arrivez à Berlin, c'est fascinant, vous avez envie de prendre votre vélo et de suivre toute la ligne du Mur, de retrouver les traces, c'est complètement hypnotisant, donc vous ne pouvez pas ne pas y penser… c'est inimaginable de penser : là j'ai un pied à l'ouest, là j'ai un pied à l'ouest, là je tourne au coin de la rue alors qu'il y a 20 ans je ne pouvais pas… C'est un truc incroyable. Donc forcément au début vous passez des heures et des heures à chercher.
Et maintenant qu'on est en 2009 et que l'heure est à la célébration, ce qui était de l'ordre de la recherche personnelle (vous parlez à vos amis, vous marchez dans la rue) est devenu "partout", à la télé, dans les journaux… même dans les journaux étrangers, même en France on ne parle que de ça. Et là ça devient insupportable parce que c'est plus du tout humain, c'est plus du tout de l'ordre de votre expérience à vous ou des gens que vous connaissez… et là ça devient soûlant !
Les jeunes Allemands vont-ils fêter le 9 novembre ?
Je pense qu'ils vont le fêter. Sur les places très connues (la place de Brandebourg, la Potsdamer Platz), ils ont déjà prévu des sons et lumières (un spectacle officiel du ministère de la culture et des grosses organisations) : un spectacle de dominos géants en béton, qui vont tomber les uns après les autres et qui sont censé représenter la chute du mur. Jeudi soir il y avait U2 qui faisait un concert "liberté" devant la porte de Brandebourg… c'est horrible !
Quant aux "vrais" Berlinois… j'ai un ami né à Berlin qui a une 50aine d'années (il était donc adulte le jour de la chute du Mur), et qui m'a dit : "moi je vais retourner exactement à l'endroit où j'étais le soir du 9 novembre 1989". A l'époque il habitait à Prenzlauer Berg, à côté du pont de la Borhnolmer Strasse, il va retourner là. Il n'y a pas d'évènement prévu, mais il sait qu'il y aura tous les gens qu'il connaît, que tous les gens qui y étaient le soir du 9 novembre vont revenir là. Peut-être qu'ils vont simplement tout simplement discuter et boire une bière entre eux. Et je trouve ça plus sympa que des énormes dominos qui tombent sur la place de Brandebourg, ça on s'en fout !
Evidemment, si le gouvernement allemand, le ministère de la culture n'avaient pas organisé des évènements aussi énormes, on leur aurait reproché. C'est super important, il faut qu'ils fêtent ça. C'est bien pour le monde entier, c'est bien pour les touristes, et puis les vrais Allemands, ils vont ailleurs.
Le sentiment d' "Ostalgie" est-il partagé par les jeunes ?
Non, l' "Ostalgie" (la "nostalgie de l'Est", ndlr.) ça n'est pas pour les jeunes, c'est pour les personnes plus âgées. Et surtout pour les couches "ouvrières" qui ont énormément souffert de la chute du mur et qui se sont tous retrouvées au chômage. Il y avait des gens qui travaillaient dans les usines communistes, qui avaient du boulot, qui ne se sont jamais posés la question de faire des économies, d'acheter une maison, de faire un crédit, de prévoir leur retraite… parce que c'était le système communiste, il y avait une sécurité.
Quand le Mur est tombé, ils se sont retrouvés d'un seul coup au chômage, avec pas un rond, et là ils se sont retrouvés dans une misère sociale très grande. C'est l'ostalgie pour ces gens là, qui n'étaient pas très intéressés par la culture et qui donc n'ont jamais souffert personnellement de répression culturelle, par exemple de la censure. D'un seul coup, tout ce qu'ils voient de la chute du Mur c'est qu'ils ont perdu leur boulot et qui se sont retrouvé dans la misère.
L'Ostalgie ne concerne pas les jeunes gens jusqu'à 30 ans, qui ont eu la possibilité de faire des études après la chute du mur, qui ont grandi (même s'ils avaient 8-10 ans en 1989) dans un pays occidentalisé, qui ont fait des études à l'université, qui n'ont pas connu la censure, etc. Si on parle d'"Ostalgie" des jeunes, c'est plutôt quelque chose à la mode, le côté un peu désuet, rétro, des vêtements un peu pourris, mais c'est plus une blague.
Après cet anniversaire, est-ce qu'on va fêter la réunification allemande ?
Le Mur c'est un symbole, personne ne sait que l'anniversaire de la réunification est le 3 octobre. Tout le monde pense que la fête nationale c'est le 9 novembre, mais non c'est le 3 octobre ! Il y aura des célébrations en Allemagne, mais je pense que le reste du monde s'en foutra complètement, en tout cas on n'en parlera pas beaucoup. Je pense que ça va retomber.
J'ai interviewé une ancienne photographe est-allemande assez connue ici. Quand je suis arrivée, sur son bureau il y avait partout des photos étalées du 9 novembre, de gens qui montaient sur le mur. Je lui ai donc demandé dans quelle mesure elle allait prendre part aux célébrations, et elle m'a dit : "ah pas du tout, ça ne nous intéresse pas ! Evidemment, tout le monde nous demande ces photos alors on les ressort, c'est le seul moment où on peut les vendre, après elles vont être remises dans les tiroirs pendant 10 ans et on n'en parlera plus..."
Vous aussi souhaitez témoigner sur la chute du Mur ou sur tout autre sujet concernant les jeunes qui bougent en Europe ? Envoyez-nous vos articles, photos, ou toute autre contribution à l'adresse redaction@leseuronautes.eu, ou postez votre vidéo sur le groupe Dailymotion des Euronautes !
- Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires
Publiez votre article !
Journalistes en herbe, étudiants européens...
Publiez votre article sur Les Euronautes !
Derniers commentaires
Commentaire : 1000 jeunes rassemblés pour le développement à Istanbul
compallak
Merci pour cette belle initiative qui sans doute batira un ...Commentaire : Sciences humaines et sociales : les filières d'excellence en Europe
Marie Zago
Un ouvrage utile après avoir choisi sa destination : ...Commentaire : Une Europe concrète avec le concours Newrope
rpue
Par exemple, pour une Europe plus concrète dans le domaine ...Commentaire : Business : les filières d'excellence en Europe
mtchaha
bjr c est merlin je fais un B-Tech en Business ...Questions / réponses
Assurance santé pour stage Leonardo!
services de traduction en Argentine
Erasmus
ERASMUS ou LEONARDO?
renseignement sur les procédures a suivre pour bénéficier de la bourse ERASMUS MONDE
Bons plans
En savoir plus
- Le blog d'Hélène : Les yeux carrés, journal de bord d'une expat à Berlin
- Dossier spécial chute du Mur sur Touteleurope.fr


Euro Culture
http://leseuronautes.eu/files/audio/webradio/2010/sem10/eurocult_museeeurope.mp3
Musée de l'Europe


Eurofil Actu
http://leseuronautes.eu/files/audio/webradio/2010/sem10/euroactu_comiteantitorture.mp3
Le comité anti-torture du Conseil de l'Europe en Géorgie


Euro Mag
http://leseuronautes.eu/files/audio/webradio/2010/sem10/euromag_ecdc.mp3
L'ECDC


Euro Nomade
http://leseuronautes.eu/files/audio/webradio/2010/sem10/euromob_aventurepaille.mp3
L'aventure sur la paille !









